Un style musical populaire court toujours le risque de tourner en rond dans un enclos bien défini, avec la garantie que le public sera de retour en masse pour le prochain numéro. Et le rap n’y a pas coupé. Pour leur premier album, Delirium, les deux compères de Bang Bang, M.I.T.C.H. et Émotion Lafolie, ont préféré entraîner le hip hop, le rock et l’électro dans leur ride de rêve…
Plus encore que la télévision, les écrans réduits des smartphones ont popularisé l’imagerie des gangstas californiens, roulant paresseusement sous les rayons du soleil balnéaire en voiture sur suspension, ou faisant la loi dans des clubs sous tension. S’associant au rap dès Straight From Compton, l’album de N.W.A. (Eazy-E, Dr. Dre, Ice Cube, MC Ren et DJ Yella), la musique des riders ne tardera pas à voyager jusqu’en France, où elle rencontre un succès à sa démesure. Comme ailleurs, 2Pac et Snoop Dogg ont leurs fidèles. Dans tout l’Est parisien, et particulièrement à Joinville-le-Pont (Val-de-Marne), les basses résonnent un peu plus fort qu’ailleurs…
Dans les sillons creusés par Aelpéacha et Desty Corleone se forment deux crews notables, Club Splifton et Réservoir Dogues, qui participent à la diffusion de la ride. Émotion Lafolie, tignasse impressionnante et tatouages innombrables, se souvient de la façon dont il est entré en contact avec ce véritable mode de vie après des débuts au sein du collectif ATK : « Une fois le freestyle avec ATK enregistré, en 1995, j’ai fait quelques concerts et des passages en radio avec un autre groupe dont je faisais partie, Les Maquisards. Mon frère, Sloa [aussi membre d’ATK à l’époque, NdR], avait monté Réservoir Dogues avec Nine-O, Desty Corleone et Pimp Cynic. Ils ont sorti un album avec le Club Splifton, constitué autour d’Aelpéacha, et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à rider, avec les voitures américaines et tout le reste… »
M.I.T.C.H., l’autre Bang de Bang Bang, n’était pas très loin non plus : dans le même lycée Paul Valery qui a réuni quelques membres d’ATK, il ne tarde pas à fréquenter Desty Corleone, mais aussi DJ Shone, DJ Feadz et DJ Soper, lequel « avait déjà créé son label de drum’n’ bass et de jungle à l’époque, et avait sa renommée ». À la sortie du lycée, Shone, Soper et M.I.T.C.H. se retrouvent dans Digithugz, dont le premier maxi est remixé façon screwed’n’chopped par DJ Raze.
Marqué par des sonorités électroniques, le premier album du groupe sonne drum’n’bass, et Routine assassine se joue surtout en club. « Je n’ai jamais eu une approche trop hip hop, où tu écris des cahiers de textes. Je préfère poser au jour le jour, et me libérer en live. J’adore les Svinkels pour ça, leur folie pendant les concerts », explique M.I.T.C.H.
Interride
Après un séjour de quelques années aux États-Unis, Emotion Lafolie revient en France aux débuts des années 2000 et découvre une toute nouvelle façon de faire de la musique : « Je récupère tout ce qu’il me faut, Atari, Expander, clavier, et je créé mon home studio. Entre 2001 et 2006, j’ai produit : j’achetais les vinyles par carton entier, je balançais les sons sur MySpace, et j’ai commencé à voir que ma musique intéressait du monde. » Il retrouve en 2010 Tony Lunettes (aka Test), Waslo (Sloa) et Riski Metekson dans Noir Fluo, qui pourvoit rapidement une mixtape, La ride (200 exemplaires en physique, collector), propulsée dans la capitale avec un hommage.
À force de se retrouver au cours des rides, M.I.T.C.H. et Emotion Lafolie profitent de leur mobilité pour enregistrer un maximum : cartes son, valises, ordinateurs et micros les suivent dans leurs périples. « On a enregistré une vingtaine de morceaux un peu partout, on ride : on boit, on fume et on chante… » commence Lafolie, « …on a commencé pendant l’été 2012, avec un ticket Interrail pour rider dans toute la France », termine M.I.T.C.H..
Certes, le duo reconnaît pouvoir aisément enchaîner nuit de débauches et passage en studio, mais pas question de badiner avec les instrus : les 15 prods de Delirium proviennent des États-Unis, du Portugal, des studios de DJ Raze ou de Nist… Et d’un peu partout où Bang Bang a laissé sa trace en concert. Le mastering de Freeze DBH, du Booty Call Crew, apporte aux enregistrements secoués une cohésion inattendue, et le cocktail se boit jusqu’au bout de la ride.
« On laisse la musique jouer sur nous »
« Il y a beaucoup de feeling dans nos textes et notre façon de chanter », explique Emotion Lafolie, « mais cela suppose des heures et des heures passées à choisir les instrus » : cela s’entend, dès la première écoute. « Le verre et le couvert » convoque une guitare électro, « Delirium » quelques notes de piano, quand « Je suis » n’hésite pas à se perdre dans une voix d’enfant, ou peut-être bien d’adulte, modifiée, avec tous ces éléments toujours liés aux chants écorchés ou énervés de M.I.T.C.H. et Emotion.
Si leur premier titre, « Je suis », utilisait pour base un instru de Dom Kennedy, Bang Bang a su conserver à distance des références (Wacka Flocka avec lequel les deux ont tourné un clip, Gucci Mane, Lil Wayne, Juicy J, 3 – 6 Mafia) qui auraient pu transformer Delirium en une mixtape gangsta rap comme tant d’autres. L’ambiance est clairement celle de la ride, mais les textes de Bang Bang oscillent entre l’attitude (comme celle de N.W.A., dans « Million Dollar Baby ») et une sorte de mélancolie face à l’altitude prise en planant (« Ride de Rêve », « Petits Yeux »), le tout sur des sonorités peu entendues.
Le duo s’autorise même l’autotune, particulièrement bien intégré aux prods électroniques : « J’ai découvert ça avec le genre de musiques passées dans les salons de coiffure indiens, j’aimais bien la sonorité particulière des voix », explique M.I.T.C.H.. Dans les morceaux, les voix sous autotune deviennent autant de nouveaux instruments qui apportent leur lot d’harmonies et de ruptures. Celui qui assume le couplet peut à tout moment être rejoint par cet alter ego qui lui fait écho.
C’est en concert que la musique de Bang Bang se révèle entièrement : « Quand on va en club, on emmène toujours une clé USB, pour chanter quelques morceaux si l’occasion de présente », explique Emotion. Au Workshop, à la Block Party du 21 juin à Bercy ou dans un club propice au Delirium, Bang Bang n’attend qu’un signal de la foule pour répandre la musique comme une traînée de poudre. « Nos morceaux sont plutôt scéniques, ils nous faut des trucs accrocheurs », assure la moitié de Bang Bang. « Quand on fait «Baskets neuves» en live, le «tac tac tac tac tac» fonctionne bien : tu sens d’un coup des vibrations sur scène, parce que tout le public tape du pied dans la salle. »
Sur les bras des gangstas s’affiche « Fuck the World What the Fuck », antienne du ghetto et d’un certain état d’esprit qui guidera les projets futurs de Bang Bang, en l’absence de plan de carrière. Les bras, quant à eux, tiendront encore longtemps les micros, les guidons des vélos de riders, rouleront les joints ou les instrus pour un Delirium partagé.
Un entretien publié en mars 2014 dans le webzine Coup d’Oreille. Si mes souvenirs sont bons, j’avais rencontré les quelques membres du collectif ATK à la sortie d’une répétition en vue d’un de leurs concerts, à la salle Canal 93 de Bobigny. Comme on le constatera, ce sont surtout deux d’entre eux, Cyanure et Axis, qui ont participé à l’entretien. À la fin de celui-ci, Émotion Lafolie et M.I.T.C.H. m’avaient interpelé pour que je m’intéresse à leur duo d’alors, Bang Bang, ce qui avait conduit à un autre entretien…
Parlez d’Heptagone à un amateur de rap français, et vous verrez ses yeux s’illuminer. Un album fondateur, pour un groupe culte, dont la carrière a semblé trop courte pour beaucoup. Les rappeurs encore présents dans ce collectif qui a compté jusqu’à 25 membres, Axis, Cyanure, Fréko Ding et Test, accompagnés de temps à autre par Tacteel, Kesdo ou Emotion Lafolie, ont récemment donné deux concerts, l’occasion de revenir sur l’histoire du mythique posse ATK.
La création du collectif ATK était-elle préméditée ? Pourquoi ATK, est-ce un acronyme multiple comme le Wu-Tang ?
Cyanure : ATK, c’est seulement «Avoue que Tu Kiffes». Nous sommes d’une époque où rap et tag étaient souvent assimilés, et comme les noms des crews de taggeurs étaient souvent des initiales… Au départ, nous rappions beaucoup avec Axis, Kesdo, et aussi Pit. Nous avons eu un concert, où, à la place d’un quart d’heure de passage, nous avons eu une heure de temps. Pour tenir sur la durée, on s’est dit qu’on allait réunir tous les mecs qui rappaient dans le coin, et c’est comme ça qu’on s’est retrouvés à plus de 20 sur scène. Mais même sans le concert, de toute façon, nous nous serions réunis. À l’époque, il y avait très peu de gens qui rappaient, et quand tu rencontrais quelqu’un qui faisait du rap, tu faisais un featuring avec lui, ou un concert. Tout ceux qui rappaient ce soir-là venaient du même quartier, c’était donc logique de se retrouver sur scène.
À ce moment là, combien de rappeurs compte ATK ?
Cyanure : Moi, je dirais 25. Fredy, lui, nous évaluait à 21, mais c’est aussi parce qu’il était l’un des plus jeunes de la bande, avec Emo, et du coup il ne connaissait pas tout le monde.
ATK se réunissait souvent, à ce moment-là ?
Axis : Il faut se remettre dans le contexte : nous avions entre 15 et 18 ans et les interactions, elles se faisaient comme celles de tous les jeunes de notre âge. À la sortie des cours, sur le chemin du bahut… Dans le 12e , tu avais PV (Paul Valéry), mais aussi Maurice Ravel, Aragon… On faisait plus ou moins la sortie des lycées, et le week-end, le terrain de basket.
Vous veniez tous du même quartier ?
Axis : On traînait au moins tous dans le même coin, qui était la partie Est de Paris, tout ce qui était 12e, 18 et 19e. Il y avait aussi des gens qui venaient d’ailleurs, mais qui traînaient quand même dans ces coins.
Cyanure et Kesdo, Canal 93, Bobigny
Pour entrer dans le collectif, il y avait des conditions ?
Axis : Il y avait un délire, au début. On organisait des répéts, et on disait aux gens qui voulaient faire partie d’ATK de ramener 5 francs, quelque chose comme ça, pour participer au prix du studio. Chacun venait avec ses francs, et participait aux répéts. Mais, finalement, on connaissait déjà tous ceux qui venaient.
Cyanure : Tout le monde rappait déjà un peu dans son coin en fait. Il n’y avait pas d’histoire de niveau.
Axis : Le seul critère, c’était l’envie. 5 francs, c’était un budget pour beaucoup, mais à part ça, il n’y avait pas de critères autres que l’envie. C’est pour cela qu’on s’est vite retrouvés à 21, parce qu’on a récupéré tous les gens du quartier qui avaient envie de rapper.
Ces répétitions portaient aussi sur l’écriture, où uniquement sur le flow ?
Cyanure : Les textes, on en avait déjà quasiment tous une dizaine de prêts. On se retrouvait pour répéter, dans les jardins, les salles de répétition, pour les concerts… Et puis on traînait ensemble, on se voyait même quand il n’y avait rien à faire. On allait en bas de chez Emo, Porte de Montempoivre. Quand tu arrivais, tu te retrouvais avec une vingtaine de types, même des mecs qui faisaient pas partie d’ATK, parce qu’on draînait pas mal de monde.
Axis : De toute façon, il suffisait de marcher 10 – 15 minutes, du 12e jusqu’à la petite ceinture, et tu croisais tous les types.
Combien de temps a duré cette formation ?
Axis : Une fois que tout le monde a été lancé, chacun a eu des aspirations différentes, et surtout des affinités différentes avec d’autres gens.
Cyanure : Sur la vingtaine de personnes que nous rassemblions, il y avait aussi des degrés d’amitié différents. Axis et moi, nous sommes très potes, et on pouvait moins connaître quelqu’un d’autre, mais qui lui-même connaissait très bien untel. Le soir, des gens avaient des plans soirées, et donc le groupe entier splittait, mais selon les affinités, on se retrouvait. On a gardé contact entre nous.
Très vite, vous enregistrez des freestyles pour Radio FPP, en formation élargie ou déjà à 7 ?
Cyanure : Il y a eu deux enregistrements de freestyles, en fait : le premier, un samedi, une version sur laquelle même Rohff, Ben et Matt avaient posé. Une version écourtée a été diffusée à la place sur FPP, pour laquelle nous étions 7 ou 8. Il y avait aussi une autre version de 12 minutes, propre, en studio, pour la face B d’un maxi. Sur la face A, il devait y avoir un morceau de la Section Lyricale [Kesdo, Axis, Cyanure et DJ Tacteel] et un instru. Le maxi n’est jamais sorti, parce qu’il a fallu récupérer les signatures de chacun, et il y avait pas mal de mineurs, encore, dans le groupe.
Axis : Peu d’entre nous disaient à leurs parents qu’ils faisaient du rap, c’était très mal vu.
Cyanure : Après les freestyles, chacun a commencé à suivre sa propre voie. Pete, Kassim, Kamal, et Watshos trainaient avec Timebomb, et se sont rapprochés d’eux. L.G., mon DJ, a fait des trucs de son côté. Dj Feadz, actuellement chez Ed Banger, aussi, il faisait du graphisme en même temps, dessinateur-illustrateur. Legi, qui rappait avec Loko, s’est plus impliqué dans le tag. Matt, a continué en solo. Loko a continué avec Le Barillet, avec Meka, puis après il a créé le label Néochrome. Il y a eu une certaine perte de vitesse, bien sûr, quand 2 ou 3 membres se sont éloignés du groupe. Mais c’était aussi inévitable : à plus de vingt, quand on allait de Porte Dorée à Daumesnil, tu en perdais la moitié en route. Il y en a qui s’arrêtaient, qui checkaient des potes… Je me souviens, Pit, il marchait à deux à l’heure…
Et c’est à ce moment-là que la formation à 7 s’est constituée ?
Cyanure : On aurait pu être huit, parce que Odji Ramirez hésitait encore, il aurait pu être le troisième gars du Labo. Dans Micro Test, on lui met un petit mot, il y a marqué «Zak Management» derrière. En fait, il y a pas mal de groupes qui splittent : moi, je rappais avec Axis et Kesdo, mais Kesdo se barre, Freko rappe avec Watchos mais Watchos se barre, Test rappe déjà avec Freddy, Emotion et Sloa… Test reste avec Freddy, Axis et Antilop se connaissent bien, ils rappent ensemble, et moi je me retrouve avec Freko, parce qu’on s’entendaient bien. Les binômes se sont fait par affinités, on ne s’est pas dit qu’on allait faire un groupe de six personnes avec des binômes, il y avait des caractères différents, et des styles différents, qui se sont trouvés.
En formation réduite, l’idée d’un album est venue rapidement ?
Cyanure : Les différentes personnes dans ATK partaient au fil des mois, et les gens commencaient à dire que ATK était mort, et nous nous sommes dits qu’on allait sortir un vinyle pour dire rappeler qu’on était toujours là.
Comment se sont déroulés l’enregistrement et la distribution de Micro Test ?
Cyanure : Le vinyle a été édité par Quartier Est, mais distribué de main à la main. Tous les gens qui ont acheté Micro Test sont des gens qui nous connaissent, et il est passé en dépôt-vente dans les magasins parisiens, chez LTD, deux ou trois magasins spécialisés. Il n’y avait pas de distributeur, pour 314 pressages. Il est devenu rare très vite. Pendant l’enregistrement, on faisait déjà les morceaux en binôme pour les identifier. On se croisait au studio, qui était une cave à Montgallet. Micro Test est enregistré en deux semaines. Seulement les mercredi et les week-ends, en plus, parce qu’on devait aller au lycée, et il n’y a pas eu de déchets au niveau des morceaux. Enfin… On n’arrêtait pas d’enregistrer des morceaux, en fait. On avait fini Micro Test, mais on enregistrait toujours. Axis avait un morceau sur un hold-up, par exemple… On a simplement eu dix morceaux sous la main, et on s’est dit qu’on allait les sortir.
Envisagez-vous une réédition, comme pour Heptagone ?
Cyanure : Micro Test a une portée historique, mais il a quand même beaucoup plus mal vieilli qu’Heptagone. Les MP3, tu les trouves facilement, mais le rééditer en vinyle… Et puis, il y a aussi un côté « Tu as fait partie des 300 premiers qui ont acheté le vinyle »… La valeur qu’il prend est comme un retour sur investissement.
Comment ATK s’est-il retrouvé à enchaîner les mixtapes ?
Cyanure : Nous en avons enchaîné pas mal, effectivement, la Dontcha 3 et la Dontcha 4. Plus tard aussi, la compilation Attaque à mic armé, pour laquelle il fallait trouver un parrain. Un soir, on est venus faire écouter le vinyle Micro Test à Zoxea, et il accepté sans problème de devenir notre parrain. On venait vers nous, pour les mixtapes, en fait : à chaque fin de concert, un mec nous disait qu’il faisait une mixtape et on y allait, sans se soucier de savoir si il était connu ou pas. Dès qu’on nous proposait un plan, on le faisait. C’était encore assez rare de rencontrer d’autres rappeurs. Nous n’étions jamais payés, mais c’est surtout parce que nous n’imaginions pas qu’il y avait de l’argent. Quand on nous invitait en concert, on était tellement contents qu’on nous paye un billet de train, qu’on ait des Twix et du Coca-Cola en loges, qu’on rencontre d’autres artistes, qu’on ne calculait pas vraiment cet aspect-là.
Comment s’est préparé Heptagone ?
Axis : Après Micro Test, on s’est vraiment dits qu’on préparait l’album. Et Heptagone nous a pris du temps. 3, à 4 ans.
Cyanure : L’enregistrement de Heptagone s’est fait en deux temps. On n’a jamais fait de maquette, il y a eu deux sessions : une aux vacances de Pâques, et l’autre aux vacances d’été, il me semble.
Comment avez-vous procédé pour les instrus ?
Axis : Les recherches de sample pour Heptagone ont été faites par Tacteel et moi. Lui est hyper funk et soul, moi, plutôt funk, soul, voire même rock. C’est pour ça qu’il y a un sample de Toto, je n’ai pas hésité. Et j’ai découvert plein de styles de musique, avec ces recherches. En fait, j’allais récupérer des disques là où je pouvais, chez des gens, dans des brocantes. Il y avait pas mal de stand à l’arrache, les dimanche, où tu pouvais choper des packs de CD. J’écoutais les albums de long en large, je prenais ce qui me plaisait, et je balançais. Pour « Tricher », par exemple, je suis arrivé sur le stand, j’ai pris un pack, suis tombé sur le sample de Bach, et Antilop l’a pris. Pour « J’Fuck », les beats sont samplés d’un truc de funk ultra-classique par exemple, Imagination. À l’époque, tout le monde samplait du funk ou de la soul, et je l’ai fait aussi. Je n’ai pas orienté les instrus : dans tous ceux qui ne sont pas sortis, il y a plein de styles différents. Ce sont les autres aussi qui ont eu envie de changement. De mon côté, il n’y avait pas de volonté particulière.
Vous avez composé beaucoup d’instrus pendant cette période ?
Axis : Je ne m’arrêtais jamais, j’en faisais facilement 5 par jour. Je ne les ai plus, parce que c’était du vieux matériel, des disquettes. Je ne suis pas beatmaker, mais il nous fallait des sons, et, à l’époque, il n’y avait que 5 beatmakers en France. Donc je pressais un sample, et je le proposais. Une fois qu’il était choisi, je le retravaillais, sinon, je laissais tomber. Faire un sample et une batterie, ce n’est pas bien compliqué, et il m’arrivait de faire 15 sons dans la journée.
Ce travail s’effectuait avec Tacteel ?
Axis : Non, chacun travaillait de son côté. Tacteel est très différent de moi, il est DJ, et un vrai beatmaker. Quand il te propose un son, il est terminé, et il l’a fait avec une idée derrière la tête… Je suis plus un beatmaker à la Mobb Deep : eux aussi font des beats pour rapper dessus, c’est tout. J’avais pas besoin que ce soit magistral, j’avais juste besoin de m’y sentir bien.
Sur Heptagone, les sessions d’enregistrements ont laissé plus d’inédits ?
Axis : Je n’ai pas le souvenir d’un morceau que l’on ait exclus. C’était cher d’enregistrer, on ne pouvait pas se permettre d’abandonner un morceau. On testait tout en concert de toute façon, donc on était rodés. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, quand tu peux faire des maquettes chez toi. Je pense que c’est pour ça que l’album a une vie particulière. Il y a peut-être eu quelques réenregistrements de textes, mais c’est tout.
L’album a une organisation particulière, répartie entre les différents binômes : tout cela a-t-il été pensé dès le départ ?
Axis : Nous étions trois binômes : nous nous sommes dit qu’on allait faire un solo chacun, un solo par bînome, et on comble avec des morceaux enregistrés tous ensemble, ou « divers ». Typiquement, « Sortis de l’ombre », on le faisait déjà en concert depuis des mois, c’était normal qu’il finisse sur l’album. Pour « Qu’est-ce que tu deviens » aussi. Pour nous, il était plus simple de répéter à deux que tous les sept, les morceaux solo et binôme s’enregistraient plus facilement. Nous n’écrivons pas tous à la même vitesse, aussi. Je mets plus de temps à écrire. Test, il arrivait au studio sans texte, et le temps que l’on pose, il pouvait rapper le sien, qu’il avait eu le temps d’écrire. Même si je pouvais l’écrire aussi vite, il me faut du temps pour assimiler un peu le texte, et pouvoir le rapper.
Pouvez-vous nous parler des « affaires » qui ont fait suite à « L’affaire Hot Dog », sur Heptagone ?
Axis : Légadulabo s’était créé tout un délire autour des détectives privés. Et moi, j’aimais bien la série Arabesques, j’ai donc samplé la musique que j’aimais beaucoup, aussi.
Cyanure : Effectivement, Freko et moi en avons écrit d’autres après : il y en avait une pour la compilation Logilo 5, une affaire où on était sur un lieu de crime, où nous étions morts. Nos corps flottaient en l’air, et Dégadulabo cherchaient des indices, ils étaient tout pétés, et on essaye de les aider. On comprenait qu’on était morts, parce que le bippeur affichait Logilo 5, et là on disait « La mixtape, elle m’a tué ». On l’a jamais enregistré. Freko avait une autre affaire, moi aussi, avec des animaux…
Où Heptagone a-t-il été enregistré ?
Cyanure : Au studio Belleville : Axis était ingénieur du son là-bas, ce qui facilitait les choses. Nous étions alors en licence avec Musisoft, mais nous avons repris la main ensuite, Fredy K tenait beaucoup à l’indépendance. Et il est vrai que n’avions pas non plus des quantités astronomiques à produire.
Axis, où aviez-vous appris la production ?
Axis : Sur le tas, avec l’enregistrement du maxi, sur du matos plutôt moyen, une table de mixage… Quand on est rentré en studio pour Heptagone, j’étais ingénieur du son là-bas depuis 4 ans. La Fonky Family, toutes les compils Section Est, pas mal de compilations ont été enregistrées là-bas. Ce qui fut compliqué, c’est que j’ai été formé sur des bandes, et il a fallu se reformer ensuite pour ProTools.
Et pourquoi proposer une version rééditée de Heptagone ?
Cyanure : Fredy l’a géré en 2006, et Musicast l’a distribué en 2012, une réédition avec trois morceaux inédits. Il y a quelques vinyles du mois d’août 2012 sur lequel la date indiquée est 2005 ou 2006, parce qu’ils ont utilisé le master d’Heptagone qui date de 2006.
En 2006, Fredy K avait donc déjà monté la structure Oxygène ?
Cyanure : Il a commencé avec le magasin, qui s’appelait Oxygène aussi, et a ensuite sorti différentes compilations Oxygène. Le studio s’est fait progressivement, autour de 2003 – 2004. Pour les compilations, il trouvait qu’on avait fait beaucoup de choses, mais qu’on ne pouvait pas les trouver facilement. Il a récupéré les DAT, et les a compilé avec DJ Battle. Sur la trois avec la pochette noire et le logo rouge, qui est complètement inédite, nous avions enregistré chez DJ Faber. Le disque dur de Faber a planté une nuit, au cours d’un orage, et nous avons donc tout réenregistré en un jour. On se voyait encore beaucoup à l’époque, il était donc assez simple d’enregistrer depuis chez soi, on combinait sur place avant d’écrire le refrain ensemble.
Où se situait le studio ? Il était réservé pour ATK ?
Cyanure : Non, beaucoup de gens y ont défilé, et Fredy a notamment produit le premier mini EP de Maître Gims, Oxmo y est venu, Raekwon était passé lui aussi… Le studio n’était pas cher, et beaucoup de gens y ont défilé. Il était ingé son là-bas, avec Kesdo. Le studio était au 19, rue du Département, la boutique rue d’Aubervilliers.
Vient finalement Silence Radio, le troisième album d’ATK…
Cyanure : Fredy avait envie de faire un album ATK avant un second album solo. On venait quand il n’y avait personne au studio, on était là ou pas tous là, on faisait de petites combinaisons pour certains morceaux. De mon côté, je lui ai donné « 150 mots » et « Ils versent un sourire pour mes larmes », pour qu’il les ait sur Silence Radio. L’album est ensuite sorti de manière un peu catastrophique, on ne voulait pas qu’il sorte comme ça. On voulait refaire le mix, reposer les voix sur certains morceaux. Mais Fredy nous a expliqué qu’il ne pouvait pas avancer sans sortir le disque. D’un point de vue artistique, on aurait pu faire bcp mieux, mais on regrette rien aujourd’hui.
2007 est marqué par le décès de Fredy K, et l’enregistrement de l’album F.K. Pour Toi, comment s’est-il organisé ?
Cyanure : Kesdo m’avait appris le décès de Fredy dans la semaine, et nous nous sommes retrouvés le samedi au studio. Nous avons sorti plein de vinyles dans la cour, on regardait un peu les objets de Fredy. On a pensé à un morceau hommage avec plus de 20 rappeurs de ATK, qu’on balancerait 10 jours plus tard à la radio. Je n’ai passé aucun coup de fil, mais le lendemain, il y avait trop de monde au studio. Plutôt que d’enregistrer un morceau ATK, on a fait l’album en deux ou trois semaines, avec tout le monde. Il s’est fait très spontanément, sans casting, tous ceux qui apparaissent avaient une histoire avec Fredy : Daddy Lord, Kohndo, Mokobé…
Actuellement, quels sont les projets pour ATK ?
Cyanure : Il y a eu un concert à l’International au mois de novembre pour le maxi d’Axis, et le concert de Bobigny ensuite, un peu programmé à la dernière minute. Globalement, nous avons pas mal de propositions, mais nous ne sommes pas tous disponibles pour y répondre. Si tout le groupe était réuni, on pourrait tenter la tournée, mais nous n’avons pas envie d’utiliser le nom ATK lorsque nous ne sommes pas au complet. Concernant les morceaux, nous en avons un sur le projet de Chrone, avec Future Proche, Tupan… Et Kesdo fait un nouveau projet Oxygène, avec un titre de ATK. Pour un album, c’est plus compliqué, à présent. Avant, on traînait ensemble, c’était simple d’avoir des histoires en commun, et un contexte où faire de la musique. Nous sommes toujours en contact, bien sûr, mais ce n’est plus pareil.
Axis prépare un album, dont le premier maxi, « Avoue que tu kif », sera bientôt diffusé.
Test a fondé Noir Fluo avec Émotion Lafolie, avec Waslo Dilleggi et Riski Metekson, et prépare son album solo.
Freko travaille également sur un album solo, tout comme Antilop Sa.
Cyanure est également penché sur son album solo, avec Axis et Gravité Zéro (James Delleck, Le Jouage) à la prod.
Bonus : Peu après nos entretiens, nous avons pu croiser Émotion Lafolie et M.I.T.C.H., désormais impliqués dans Bang Bang. On vous en reparle très vite…
Émotion Lafolie, M.I.T.C.H. sont Bang Bang
M.I.T.C.H. : J’étais là à la création d’ATK, j’étais à Paul Valéry et je connaissais Cyanure et Kesdo, son frère avait un groupe avec un de mes meilleurs potes, Dusty Corleone. C’est là aussi que j’ai rencontré Feadz, on était toujours un peu dans l’entourage, même si je ne traînais pas encore avec Émotion Lafolie. J’avais un groupe à l’époque, mais j’ai rapidement intégré Digithugz, avec DJ Shone et DJ Soper, un des précurseurs de la jungle, de la drum’n’bass en France. Quand on était au lycée, il avait déjà son label.
Émotion Lafolie : On a fait un freestyle à 21, le fameux freestyle « Avoues que tu kiffes » qui a fini en freestyle de 6 minutes. Entre-temps, j’ai déménagé aux États-Unis, et Metek m’a ramené ce freestyle en 1998, en me disant : « C’est incroyable, c’est toi le meilleur dessus ! » Déjà à l’époque, je faisais mon rap, et ATK faisait le sien. J’avais créé un groupe avec d’autres potes, on a fait quelques concerts et radios, mais rien d’exceptionnel non plus. Après ATK, je suis allé chez les Maquisards, je formais un binôme appelé Agents Secrets.